Fondation Norbert Ségard | Maurice Schumann
Norbert Ségard vu par Maurice Schumann

Maurice SCHUMANN de l’Académie française, Président de la Fondation Norbert Ségard de 1985 à 1998.

Norbert Ségard avait – depuis exactement trois ans,- quitté cette terre que le poète Léon-Paul Fargue a nommée « l’écorce du vertige » quand, le 8 Février 1984, devant une assemblée de grands malades, le Pape exhorta tous les chrétiens à méditer « sur la valeur irremplaçable de la souffrance pour le salut du monde ».

En transcrivant ces quelques mots, je crois entendre la voix de Norbert – à la fois plaintive et sereine -, exalter la foule accourue sur le parvis de Notre Dame de Paris un certain jour de mai 1980. La prière qu’elle récite semble réconcilier la vie et la mort.

Elle est offerte, sous le regard de Jean Paul II, par les lèvres d’un ministre qui travaille pour le troisième millénaire comme s’il était sûr de récolter les fruits de son effort, mais aussi par un cœur inexorablement torturé.

C’est alors que paraît au dessus de la foule une présence mystérieuse et que se forme une âme commune à tous ceux qu’elle habite : les contradiction dont nous nous rendons presque constamment prisonniers sont dissipées par la vertu d’un témoignage où se confondent les justes récompenses d’une carrière réussie et les pires misères de la condition humaine.

Ai-je jamais rencontré, en quarante années de vie publique, un autre homme de gouvernement auquel aurait pu être confié le même message d’élévation ?

Je suis sûr du contraire et crois savoir pourquoi. Quelle que fût la puissance de sa foi, Norbert SÉGARD n’aurait pas pu « prendre sa douleur en main comme un instrument de travail » – selon l’expression d’un grand malade qu’à recueillie le Révérend Père CARRE – si son entrée en politique avait, comme il advient le plus souvent, altéré son vocabulaire et son échelle de valeurs. Le rire qui le secouait discrètement quand il évoquait les rivalités, les intrigues et les détours du sérail, était un bon moyen de prendre ses distances ou, plus exactement, de ne pas s’éloigner de lui même.

Oui, de lui même, c’est à dire du formateur d’avant-garde qui dispensait un enseignement théorique, mais en mesurait assez savamment la portée pour faire surgir les nouvelles écoles d’ingénieurs qu’exigeaient les technologies de pointes. Norbert n’était pas un homme de pensée et un homme d’action ; il était  » un homme – un « , comme le voulait Maurice BARRES, dont la pensée était agissante.

C’est par ce trait distinctif qu’il frappa tous ses interlocuteurs dès son entrée dans les Conseils du gouvernement. Il était ministre du Commerce extérieur depuis quelques semaines quand un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay, qui avait participé sous sa présidence à une séance de travail, me dit :  » Savez vous ce que nous apporte M.SEGARD ? « Une pensée personnelle. J’espère que mes collègues voudront bien le lui pardonner ». Quand il eut la charge des Télécommunications, j’eus parfois l’impression qu’il lui fallait déployer beaucoup de douce fermeté pour obtenir le pardon de quelques technocrates accoutumés à former, non pas un Etat dans l’Etat, mais un Etat au dessus de l’Etat.

La maladie l’empêcha de briser certaines résistance et ne lui laissa pas le temps d’achever son œuvre, c’est à dire de faire partout prévaloir l’esprit de conquête et d’innovation sur l’esprit de routine, qui est le plus dangereux complice des intérêts inavouables. Commutation électronique, fibre optique : ces mots (savants pour moi, mais non pour lui) se mêlent curieusement à la souvenance de nos derniers entretiens.

Voyez vous, Maurice, ma tâche est double : donner à tous les français le téléphone d’aujourd’hui ; donner à la France le téléphone de demain, pour qu’elle s’en serve et pour qu’elle le vende.
– Vous savez bien, Norbert, que vous avez gagné la première manche. Vous savez comment gagner la seconde. Alors …
– Alors, Maurice, je souffre comme une bête.

La nuit tombait, dans le trop vaste bureau de l’avenue Ségur, nous nous devinions sans nous voir ; pour la première fois, je me suis dit alors, non pas que Norbert allait mourir, mais que j’allais le perdre, ce qui est bien autre chose.

Rare sont les vies, et surtout les fins de vie, auxquelles est épargnée la montée d’un calvaire. Mais Norbert Ségard a porté sa croix avec une fermeté si exemplaire – dans une circonstance mémorable – si explicite que son nom seul suffit à réveiller une sorte d’émerveillement.

Oserai-je vous avouer, chère Denise, que la compassion l’emporte en moi sur l’admiration ? Le sens chrétien de la souffrance ne mène à la résignation que celui qui est en état d’offrir sa propre vie.

Je ne peux me défendre de penser à celle de Norbert comme une symphonie inachevée. Ses élèves et ses compagnons de route sont – ils dignes de continuer la partition ? Ce florilège de témoignages dont la ressemblance est symbolique démontre qu’ils s’y emploient sans se poser de questions, comme s’il était la pour les entendre et parce qu’il est là pour les attendre, au seuil de l’éternité.

 



Maurice Schumann : secrétaire d’état aux Affaires étrangères (1951 à 1954), président de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale (de 1957 à 1967), ministre de l’Aménagement du territoire (1962), ministre d’état chargé de la Recherche scientifique (1967-1968), ministre d’état chargé des Affaires sociales (1968-1969) et ministre des Affaires étrangères de 1969 à 1973. Président de la Fondation de France de 1973 à 1974, il a été élu sénateur du Nord en septembre 1974, vice-président du Sénat de 1977 à 1983, réélu sénateur en 1983 et en 1992, président de la Commission des Affaires culturelles du Sénat de 1986 à 1995.